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Lesvos main

Daniel est le fils d’une de mes chères amies. Il est né en Palestine, terre de son père, et a grandi à Jérusalem avec ses trois frères. Aujourd’hui, il est bénévole à Lesvos, une île grecque où arrivent quotidiennement de nombreux réfugiés. Dans cet émouvant et détaillé témoignage, Daniel nous fait part de ses sentiments, de son travail et donne à ces hommes et femmes un visage et une histoire, nous aidant à comprendre la tragédie qui se déroule sous nos yeux. Daniel s’est porté volontaire et subvient à ses propres besoins. Si vous voulez l’aider même de façon modeste, contactez-moi. Merci, Daniel.

Claudiaexpat (Claudia Landini)
Février 2016

 

 Mon ami David de Barcelone et moi - Construction d’un plancher pour des vestiaires

Mon ami David de Barcelone et moi – Construction d’un plancher pour des vestiaires

Aujourd’hui est mon 11ème jour sur Lesvos et mon premier jour de repos. C’est l’occasion pour moi de m’arrêter et de revenir sur tout ce qui s’est passé depuis mon arrivée, et comment puis-je expliquer ce que vivent les réfugiés? Je vais tout d’abord vous parler de moi et de mon engagement dans cette crise. Tout d’abord, je travaille avec une organisation du nom de « Lighthouse Refuge Relief », une ONG toute récente créée par des volontaires ici sur l’île. Je me suis engagé auprès de Lighthouse Refuge Relief pour un mois, car je pensais que c’était une organisation efficace qui me permettrait de comprendre la crise humanitaire ici à Lesvos. L’organisation prend de l’ampleur via la construction d’abris et le développement des zones d’opération. Je vais essayer d’expliquer ce que vivent les réfugiés sur l’île et les problèmes qu’ils rencontrent. De plus, je vais partager avec vous un ou deux témoignages qui m’ont marqué et auxquels je pense souvent. Le périple que connaissent les réfugiés se divise en trois étapes principales:

Our team welcoming a boat in Skala

Notre équipe accueillant un bateau à Skala

Etape 1 (Skala – où je me trouve)- L’étape 1 est à la frontière de la crise. C’est la zone que vous voyez probablement dans les journaux télévisés. Des passeurs turcs embarquent sur des canots pneumatiques 40 à 60 réfugiés contre la somme de 1000-1500 $ par personne. Vous devez payer plus si vous voulez un gilet de sauvetage ou tout autre équipement de survie. Les réfugiés partent alors pour la traversée des 10 kms de Mer Méditerranée espérant arriver sains et saufs en Europe. La majorité des canots arrivent sans encombre au nord de Lesvos à Skala (zone 1), Kagia Beach (un peu à l’Est de Skala), Molyvos (une ville à l’ouest, zones 2 et 3) et dans la zone du phare. Au cours d’une des journées les plus tragiques, quatorze personnes se sont noyées (dont sept enfants) dans la zone 2 alors que j’étais occupé à accueillir deux autres bateaux lors de mon service de nuit (minuit à 8 h du matin). C’est dur d’admettre que je n’étais qu’à quinze minutes du lieu du drame mais je ne savais rien de ce qui se passait. Le jour suivant, toutes les organisations se sont rassemblées et ont décidé de créer un système de coordination radio pour éviter que ne se reproduise une telle tragédie.

 

Our clinique

Notre clinique

Women and baby changing room

Le vestiaire pour femmes et enfants

 

 

 

 

 

 

On me demande souvent si j’ai vu et aidé les canots qui arrivent. Mon premier jour sur Skala, j’ai aidé à l’accueil de 147 bateaux en une journée. Notre priorité est de s’assurer que les embarcations atteignent bien la terre pour éviter tout drame inutile. Ensuite, nous nous occupons en priorité de sortir les bébés, les enfants, les personnes âgées, les femmes et enfin les hommes des bateaux. Les médecins sur place évaluent les urgences médicales souvent en regardant les photos que les réfugiés prennent entre eux avec leurs téléphones. Entretemps, nous couvrons les réfugiés avec des couvertures de survie et les dirigeons vers notre camp. Là, nous leur donnons des vêtements secs (nous manquons souvent de pantalons et chaussures pour hommes), de l’eau, du thé, de la soupe chaude et du pain et un moyen de transport vers l’étape 2. Si les bateaux arrivent tard la nuit, nous pouvons recueillir jusqu’à 140 personnes dans des tentes. Nous avons eu des syriens, afghans, irakiens, somaliens, erythréens, kurdes, iraniens, yazidis,  bangladais, pakistanais et bien d’autres qui sont passés par nos camps et toutes ces personnes ont des parcours fascinants qu’elles partageaient parfois autour des feux de camp. Il est évident que tous ces gens entreprennent ce voyage car ils n’ont pas le choix. J’ai entendu des centaines de réfugiés dire qu’ils ne voulaient pas quitter leurs maisons mais qu’ils ne voulaient pas prendre le risque de vivre sous EI et dans la peur de la famine.

 

Une des files d’enregistrement à Moriah : certains attendent depuis des jours

Une des files d’enregistrement à Moriah : certains attendent depuis des jours

 

Etape 2 (Sykamnias)- Tous ceux de l’étape 1 sont transportés ou dirigés vers l’étape 2. Les hommes doivent gravir une route sinueuse pendant environ une heure et les familles avec enfants sont véhiculées. A l’arrivée, chaque personne reçoit de la nourriture et un ticket de bus pour le trajet vers le camp principal. Les réfugiés syriens sont dirigés vers un camp appelé « Kara-tepe » et tous les autres vers « Moriah » (Etape 3). Kara-tepe est assez facile à gérer car y sont représentées de nombreuses organisations humanitaires comme l’ONU, Action Aid, International Refugee Commission, Save the Children, UNICEF etc. De plus le procédé d’enregistrement est assez raisonnable (les réfugiés n’ont pas le droit de prendre un bateau pour Athènes, de réserver un hôtel ou de prendre un taxi sans les documents attestant de leur statut de réfugiés). D’un autre côté, Moriah est un désastre, la pauvreté y est extrême, il n’y a pas de toilettes, les gens malades dorment dans la boue sans protection et leur enregistrement peut prendre des semaines. Les tensions sont vives à Moriah à cause des conditions extrêmes, du trafic de tickets d’enregistrement et de la présence de la police grecque dans le camp. Dès qu’ils reçoivent leur certificat d’enregistrement, les réfugiés continuent leur voyage par bateau de Méthylène vers Athènes et au-delà. Ceci n’est qu’un bref résumé de ce que ces réfugiés ont enduré mais sachez que j’ai volontairement ou non omis de raconter certaines choses que j’ai vues ou entendues. Tous ceux qui m’ont raconté leur histoire ont de quoi écrire un best-seller.

Un des bateaux qui a coulé - Ca a nécessité une grande opération de sauvetage (sans victime)

Un des bateaux qui a coulé – Ca a nécessité une grande opération de sauvetage (sans victime)

A Lesvos, j’ai souvent été confronté à des dilemmes « moraux » et les meilleures décisions ne sont pas toujours faciles à prendre. Par exemple, dans un des bateaux que j’ai accueilli de nuit, deux adolescents avec du carburant voulaient retourner en Turquie. Il y a eu d’autres cas de personnes essayant de repartir en Turquie, car -selon les rumeurs- les passeurs ne pouvaient pas embarquer tous les réfugiés souhaitant traverser. Toutefois, avant qu’ils ne puissent faire demi-tour, mes amis et moi avons dégonflé le bateau et convaincu les jeunes de coopérer. Le plus déroutant dans ce scénario c’est que les jeunes étaient syriens et non turcs. Ils nous ont supplié, nous disant que leurs familles étaient retenues par des passeurs turcs et qu’elles seraient exécutées si ils ne ramenaient pas le bateau. Certains volontaires voulaient qu’on les laisse repartir en Turquie (avec un risque de naufrage dû à la nuit et à la légèreté du canot); d’autres soutenaient que c’était une ruse des passeurs et qu’on devait les remettre à la police (si on les laissait repartir, d’autres feraient la même chose). D’autres encore suggéraient qu’ils essayaient d’économiser de l’argent en gardant le canot pour aller chercher leurs familles restées en Turquie. Où était la vérité? Mettions-nous leurs familles en danger? Prenions-nous part à un trafic? Les deux jeunes ont finalement été emmenés par les garde-côtes et transféré à Méthylène pour y être entendus. Certains ont été très secoués par la conclusion de cette décision et je devrai vivre avec l’incertitude car je ne saurai jamais ce qui s’est passé ensuite.

 

A Yazidi family in Moriah – Famille yazidi à Moriah - les familles yazidi sont très vulnérables car elles ne sont pas nombreuses et leurs femmes sont réputées pour leur grande beauté et victimes de trafics.

A Yazidi family in Moriah – Famille yazidi à Moriah – les familles yazidi sont très vulnérables car elles ne sont pas nombreuses et leurs femmes sont réputées pour leur grande beauté et victimes de trafics.

Famille syrienne ayant voyagé sur un canot pneumatique avec des triplés! Ils étaient tous les deux étudiants et avaient dû partir car leur université avait été bombardée

Famille syrienne ayant voyagé sur un canot pneumatique avec des triplés! Ils étaient tous les deux étudiants et avaient dû partir car leur université avait été bombardée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un des volontaires travaillant sur l’île s’appelle Ibrahim. Ibrahim est un réfugié syrien qui a vécu un voyage semblable à travers la Crète et qui est arrivé en Norvège il y a deux ans. Aujourd’hui, il parle presque couramment norvégien et a un travail et un revenu en tant qu’ouvrier du bâtiment et il est revenu pour aider ses compatriotes. C’était impressionnant de voir  tous les réfugiés se rassembler autour de lui et lui demander comment réussir en Europe et comment apprendre une langue nordique. Ibrahim leur disait qu’il faudrait beaucoup travailler, apprendre la langue du pays et être gentil avec les racistes et ceux qui les maltraiteraient. Quand Ibrahim racontait son expérience, « une lueur d’espoir » éclairait les visages des réfugiés. Ibrahim est l’exemple de ce à quoi rêvent tous les réfugiés. Des gens comme Ibrahim m’ont redonné de l’espoir, de l’espoir pour un futur meilleur pour tous les réfugiés et l’Europe.

Daniel Munayer
Lesvos, Grèce

Article traduit de l’anglais par Anne, en France

Photo credit ©Daniel Munayer